Entretien avec Serge Pey

Serge Pey est un poète mondialement connu et reconnu. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, la Société des gens de lettres vient de lui attribuer le grand prix national de poésie pour son dernier recueil de poèmes, Venger les mots.

Serge Pey est également président de la Cave poésie et Maître de conférences à l’Université Toulouse Jean Jaurès.

Celui-ci m’a fait l’honneur de m’accorder une interview. Nous nous sommes retrouvés à Toulouse où nous avons pu échanger pendant plus d’une heure. Il serait trop long de retranscrire l’intégralité de cet échange enregistré sur magnétophone. Aussi, la version que je vous propose occulte certains passages. Mais, elle préserve la substantifique moelle de l’entretien.

PB : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

SP : Un poète ne se présente qu’avec la langue. Parler de ma vie serait trop long.

J’essaie d’être un poète au présent. C’est à force d’être au présent, d’ailleurs, qu’un poète peut rester. Les poèmes qui ne sont pas dans le présent ne restent pas en général. Héraclite était un poète du présent. C’est pour ça que nous le lisons encore.

PB : La Société des gens de lettres vient de vous attribuer le grand prix national de poésie pour votre dernier recueil de poèmes, Venger les mots. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet ouvrage ? Que signifie ce titre ? De qui ou de quoi voulez-vous venger les mots ?

SP : Tout d’abord, je ne m’attendais pas à recevoir ce prix, surtout avec cet ouvrage qui comprend des textes engagés. Bruno Doucey est un grand éditeur. C’est quelqu’un de magnifique qui se bouge pour la poésie. Il a fait un service de presse remarquable. C’est lui qui a dû déposer ce livre pour l’obtention du prix. Sans Bruno, je n’aurais jamais eu cette récompense.

S’agissant du titre du recueil, Venger les mots, C’est Bruno Doucey qui l’a trouvé. Il l’a pris à l’intérieur d’un de mes poèmes.

Pourquoi « venger les mots » ? Parce qu’aujourd’hui les mots sont galvaudés, surtout les mots de l’espérance. C’est difficile de parler d’espérance de nos jours. Par exemple pour l’espérance sociale, ceux qui en avaient la charge ont pris toutes les aspirations révolutionnaires pour les vider de leur contenu. Un peu comme le christianisme qui était un mouvement de libération au départ, anti-esclavagiste, féministe et qui est devenu 300 ans après avec Constantin un mouvement d’oppression. L’inquisiteur catholique a torturé comme le Christ a été torturé.

Le mot « socialisme » qui était un si beau mot a été galvaudé, trahi, foulé par le stalinisme et la social-démocratie. Le mot merveilleux de « bibliothèque » a été cassé. On l’a remplacé par celui de « médiathèque » ou de « CDI » … Le mot « performance » aujourd’hui s’applique à l’art alors qu’il appartient au domaine de l’industrie et du commerce.

Il faut donc venger les mots. Il faut les ressusciter, leur redonner un sens pour réinventer les espérances. Et venger les mots, c’est le travail des poètes.

PB : Ce recueil comprend plusieurs textes engagés. On peut notamment lire un appel à libération de Leonard Peltier, un hommage aux membres du réseau Sabate, ainsi qu’une prière punk pour les Pussy Riot. Pensez-vous que la poésie peut aider à changer le monde ? Quelle est la place de la poésie dans notre société ?

SP : La poésie c’est une tension pour changer le monde. La poésie est sœur de l’utopie. Aussi, beaucoup de poètes se sont engagés dans les mouvements de libération de la conscience. Je songe par exemple à François d’Assise et à Jean de la Croix. La poésie permet de changer le monde extérieur mais aussi le monde intérieur.

Dans le cadre de notre société, la poésie est minoritaire. Notre société est basée sur l’instinct, sur l’appropriation, sur la mise en concurrence des individus. Or, la poésie demande une spiritualité. Elle demande un effort à celui qui va la lire. Le lecteur doit faire un chemin intérieur. Si tout le monde aimait Adonis, qui est l’intelligence du monde arabe, il n’y aurait plus d’islamo-fascisme. De la même manière, qui écoute Vénus Khoury-Ghata ?

Heureusement, par certains moments, des poèmes peuvent encore irriguer le mouvement d’espérance des peuples. Je pense notamment à Neruda au Chili.

PB : La place du poète est donc celle d’un voyant, comme dirait Rimbaud ?

SP : C’est celle d’un voyant, d’un révolté, d’un témoin. Moi, je suis un témoin avec le langage. Le poète a le devoir d’être un témoin du présent. Il a aussi un devoir d’Histoire, de rétablir la vérité. À Toulouse, par exemple, il n’y a pas une seule statue pour les cathares victimes de l’inquisition… J’ai le devoir de parler pour ceux qui ne peuvent plus parler.

D’ailleurs, je trouve que la très grande majorité des artistes ne prend pas position. Et je le regrette.

PB : Est-ce propre à notre époque ? Dans les années 60, la chanson française était engagée. Je pense notamment à Léo Ferré, Jean Ferrat, Barbara…

SP : D’abord, il y a une question de courage. Ensuite, les espaces de répression sont plus forts. Léo Ferré, on l’entend assez peu à la radio aujourd’hui. Et c’est toujours la même chanson. J’aimerais écouter du Léo Ferré, du Bobby Lapointe, du Boris Vian ! J’aimerais entendre « Le Déserteur ». Hélas, des chiens de garde dirigent les radios. Heureusement, il reste France Culture…

PB : Votre poésie s’exprime dans les livres mais également en dehors. Vous êtes connu pour déclamer vos poèmes lors de performances scéniques et musicales. Aussi, vous qualifiez votre poésie de « poésie d’action ». Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

SP : « Poésie d’action » c’est pour me démarquer de l’appellation « performance » que je récuse. La poésie d’action, c’est faire vivre un poème en dehors du papier. J’essaie de mettre en scène le poème, de recréer une nouvelle page dans l’extérieur. J’utilise mon corps. J’utilise des objets qui vont établir une relation entre le signifiant et le signifié. Mon but est de casser « la cuirasse caractérielle » des personnes qui m’écoutent, comme le dirait Wilhelm Reich.

PB : D’où vient votre goût pour la poésie ? À quel moment avez-vous pris conscience d’être un poète ?

SP : Peut-être la poésie est-elle venue par le fait que j’ai lu très tôt ? Peut-être m’est-elle venue en mâchant des poèmes de Federico García Lorca et de François Villon ? Peut-être m’est-elle venue en écoutant des chansons populaires. Enfant, je me régalais d’écouter Léo Ferré, Georges Brassens et Paco Ibanez.

En revanche, l’école ne m’a pas donné le goût de la poésie. La poésie y était réduite à un exercice de langage… Apprendre à analyser un poème pour dire que c’est un octosyllabe ne donne pas le goût de la poésie. Le poème doit être donné comme un acte de liberté pur, comme un acte amoureux !

PB : Quels sont vos projets dans l’écriture ?

SP : En ce moment, j’écris sur l’œuvre de Victor Hugo, notamment Notre Dame de Paris. Ce travail, que j’ai commencé il y a un an, me passionne !

PB : Merci pour vos réponses. Avant de nous quitter, je vous propose un petit portrait chinois.

Si vous étiez une ville, vous seriez : Toulouse.

Si vous étiez un végétal, vous seriez :  un arbre.

Si vous étiez un liquide, vous seriez : la mer.

Si vous étiez un objet, vous seriez : une table. Parce que c’est avec une table que je suis devenu poète. Pour déclamer mes poèmes, j’ai toujours besoin d’une table en bois. Mais, on n’en trouve de moins en moins surtout en Amérique.

Si vous étiez un chiffre, vous seriez : le 7

Si vous étiez un sentiment, vous seriez : un sentiment amoureux. J’ai toujours été un amoureux.

Si vous étiez un moment, vous seriez : partager le pain

Si vous étiez un instrument de musique, vous seriez : un saxophone

Si vous étiez un poème, vous seriez : El Desdichado de Nerval.

This entry was posted in Entretien avec un poète. Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *