Entretien avec Nicolas Grenier

La Lune vue depuis la navette Discovery, en 2009. (Nasa)

La Lune vue depuis la navette Discovery, en 2009. (Nasa)

PB : Bonjour Nicolas, d’abord, merci d’avoir accepté cet entretien. Vous êtes l’auteur de plusieurs recueils de poèmes dont « Rosetta, suivi de Philae ». Vos textes ont été publiés dans une cinquantaine de revues francophone et internationale. Certains ont été adaptés en musique par des artistes du monde entier. Vous êtes également traducteur, et vos traductions des poèmes de présidents des États-Unis (de Georges Washington à Barack Obama) sont particulièrement (re)connues. Et vous rédigez aussi des articles pour des revues littéraires.

NG : Les revues littéraires sont dirigées par des amoureux de la littérature et de l’écriture, et c’est un honneur que de figurer dans ses revues, petites et grandes. Au moins, ces esprits connaissent le sens des mots et ils ont un goût pour le style. Tout simplement, ces gens-là portent un amour à la poésie, et de cette simplicité, il faut faire l’éloge. Aussi le monde de l’édition et l’université ont-ils déjà su aimer la poésie ? Je me souviendrai toujours du pauvre Arthur Rimbaud, reconnu par son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que les universitaires ont attendu presque un siècle, pour apprécier son œuvre, grâce à René Étiemble. Il ne faut ensuite faire que peu de cas de la logorrhée universitaire sur les poètes. C’est dommage, car Arthur Rimbaud, ce prodige à l’esprit vif, était déjà dans le caveau familial à Charleville-Mézières, depuis longtemps. La moralité, c’est que l’édition et l’université ont souvent un siècle de retard, sur la réalité du temps présent.

Georges Izambar, le professeur de RimbaudGeorges Izambard

PB : Combien d’heures par semaine consacrez-vous à l’écriture de poèmes ?

NG : Dans l’absolu, la poésie ne sert à rien, mais si ça peut aider à vivre, c’est que c’est peut-être utile à des gens. De surcroît, des milliards de poèmes ont déjà été écrits, ne serait-ce qu’en France au XIXe siècle. Le poète, c’est un artisan qui fabrique des poèmes, mot à mot, et il se place ainsi du côté du menuisier, du charpentier ou du serrurier. Dans son quotidien, le poète peut faire feu de tout bois, à chaque instant. Je dirai qu’il travaille toujours, et cela peut constituer la matière de ses prochains poèmes. Aussi la réalité du monde est tellement violente, bruyante, dégueulasse, que je passerai volontiers toute la journée à écrire des poèmes, mais je n’ai pas de mécène comme Théophile de Viau.

PB : Combien de temps vous faut-il pour écrire un poème ? Retravaillez-vous vos poèmes des années après leur publication ?

NG : Il existe, à mon sens, différentes façons pour faire de la poésie que nous pourrions ainsi résumer : poème-minute, poème-heure, poème-jour, poème-année, poème-vie. Un poème peut, vous le voyez, prendre un certain temps, en fonction de l’état d’esprit du poète. Les plus grands poèmes ont pu être rédigés avec rapidité, si l’on pense à la poésie d’Alfred de Musset. Pour un sonnet, il faut prendre une heure, à condition de rester concentré. Je serai d’ailleurs curieux de savoir le temps que mon ami Joachim du Bellay a pris, pour écrire son recueil de trente-deux sonnets « Les Antiquités de Rome ». Quand un poète fabrique son poème, c’est, comme si c’était la dernière fois de sa vie qu’il l’écrivait. Un poète est habité par tous les poèmes qu’il a pu faire au cours de son existence, et il m’arrive ainsi de repenser à des poésies écrites il y a fort longtemps. De toute façon, j’ai bouclé mon œuvre pour la postérité, et je serai lu au XXIIe siècle, et étudié dans les écoles de la République française. Je ne demande nulle œuvre complète, car je ne veux pas ennuyer les gens, tout au plus une plaquette, avec quelques poèmes, cela sera suffisant, avec aucun nom, comme les poètes anonymes du Moyen Âge.

PB : Vous êtes considéré comme l’un des maîtres du tanka et du haïku en France. Qu’est-ce qui vous plaît dans ces formes poétiques d’origine japonaise ?

NG : J’ai une préférence pour le sonnet, car c’est la plus merveilleuse forme dans l’histoire de la poésie universelle. Dans le sonnet, le génie des poètes français a pu s’exprimer durant les siècles d’or de la poésie française, le XVIe et le XIXe siècles. Aussi je suis fier d’être Français, de vivre en France, la plus grande Nation de la poésie au monde, et d’avoir accès à ce trésor dans le texte. Mais vous savez, la France n’aura rien fait, pour me protéger et me faciliter la vie, dans ma poésie, et c’est fâcheux. Enfin, le sonnet fait plus que jamais partie de l’histoire de l’Europe, puisque cette forme est née au XIIIe siècle à la cour de l’Empereur germain Frédéric II d’Hohenstaufen et s’est diffusée sur tout le continent, de Pétrarque à Shakespeare, jusqu’au XXIe siècle avec Jacques Roubaud. D’ailleurs, l’Europe s’est malheureusement construite sur le politique, l’économie et la culture, ce projet humain aurait dû se fonder autour du sonnet, donc de l’imagination et de la science.

Les formes de poésie japonaise, comme le haïku et le tanka, n’appartiennent aucunement à l’histoire de la poésie française. Elles sont comme les signes de la mondialisation, car elles reposent sur des éléments, tels que la brièveté, la célérité, ou encore la superficialité. La démocratie et le libéralisme économique ont rendu possible le fait que, comme le souligne Joseph Beuys, « tout le monde est artiste », ce qui signe la fin de l’art. On devient « poète » au hasard de la vie, chacun a en soi une nature, qui le pousse à agir d’une façon ou d’une autre. D’un point de vue poétique, la production de haïkus et de tanka contemporains ne présente pas vraiment d’intérêt littéraire. Le problème est que les traductions de ces poèmes sont souvent de mauvaise qualité, nous ne sommes plus au temps des grands poètes et traducteurs, avec Johann Wolfgang Goethe ou Dante Gabriel Rossetti. Tout le monde peut donc facilement imiter ces haïkus ou ces tanka mal traduits, mais avant d’écrire dans ces formes, faudrait-il encore avoir une culture et une écriture poétiques.

PB : L’Espace semble vous inspirer. Votre dernier ouvrage, « Rosetta suivi de Philae », rassemble cent soixante-seize haïkus sur ce thème. Pouvez-vous nous en dire plus ?

NG : Beaucoup d’êtres humains font le Mal à grande échelle. Des multinationales diffusent la vulgarité, la nausée, la pauvreté, de par le monde, sur des êtres humains fragiles, des enfants, des vieux, et c’est un acte criminel. Heureusement, Dieu rend justice aux âmes faibles, aux braves, aux martyrs. Au contraire, il est des choses qui élèvent les êtres humains. Si la poésie est une aristocratie de l’esprit, la science se place également du côté de cet axe du Bien. Ainsi, le plus endroit pour l’œil, c’est le ciel, et ses étoiles que les savants questionnent depuis la nuit des temps. Cela a été un privilège que d’écrire sur les Grandes découvertes de l’Espace, et nous n’en sommes finalement qu’au temps des premiers explorateurs, car l’avenir de l’Humanité est là-haut, et non sur la Terre. Le recueil « Rosetta suivi de Philae » est un hommage aux hommes de science qui travaillent chaque jour sur des missions de la plus haute importance, pour le genre humain, et aussi aux savants, astronomes, poètes grecs, latins, allemands… qui ont réfléchi sur le Cosmos. Mes poèmes sur la comète seront un jour traduits dans le monde entier, en Europe, pour commencer, mais il faudra encore un peu attendre.

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PB : Des multinationales (Google, Coca-Cola, MasterCard, Louis Vuitton…), des boutiques huppées, des supermarchés ou encore des grandes écoles ont été le sujet de vos poèmes. Vous considérez-vous comme un poète engagé ?

NG : Le nom des multinationales que vous citez disparaîtra prochainement, mais quand on reprend, par exemple, Bertran de Born ou Jaufré Rudel, la beauté de leurs vers résonne encore mille ans après leur passage sur Terre. À mes yeux, ces troubadours, parmi d’autres, sont les seules grandes entreprises qui existent, au service de l’éternité. De même, nul ne souviendra des petits commis qui ont dirigé ces multinationales, et de leur vivant, celles-ci auront rendu plus laide, plus vulgaire, plus idiote, la société humaine. Une multinationale ne fait que détruire les us et les coutumes des peuples, en donnant aux femmes, aux hommes et aux enfants, de fausses valeurs, le mensonge et l’artifice, loin des valeurs sacrées que peut apporter la tradition ou la religion. Quand je vois toute une jeunesse, et surtout les élites qui réduisent leur vie à des objets de consommation ou à des actes de communication, je pense que nous touchons la fin d’une civilisation. Comme un poète aime jongler avec les lettres, les syllabes et les mots, il explore forcément le monde qu’il habite. Il s’agit donc de poèmes de circonstance, comme tout poète peut en produire, au-delà de ses recueils de poésie.

PB : Vous avez également écrit sur des personnalités. Donald Trump pourrait-il vous inspirer un poème ?

NG : L’homme d’affaires Donald Trump m’a déjà inspiré un poème-liste, et je pense sincèrement que cet homme a dû écrire au moins un poème dans sa vie, pour sa mère ou son père, qu’il peut d’ailleurs m’envoyer. Le sujet d’un poème, c’est le fruit du hasard, et le poème s’exécute souvent à toute vitesse. Un mot, une étymologie, une définition, peuvent faire éclore un poème, il n’y a aucune règle à ce sujet. D’ailleurs, faut-il le rappeler, tout poète se place au-dessus des lois, car c’est un être sacré, qui s’est approprié la langue des dieux, et il est comme un ange qui fait le pont entre le ciel, les nuages et le sentiment d’habiter sur Terre.

PB : Vous avez d’ailleurs traduit les poèmes de plusieurs Présidents des États-Unis. Quel est le Président qui vous a le plus marqué par ses écrits ? Pourquoi ?

NG : Je ne connais pas suffisamment l’œuvre littéraire de ces hommes d’État. Nous pourrions penser à Abraham Lincoln, car il a eu une relation forte avec la poésie. Ce Président américain a eu la chance de vivre dans le grand siècle de la poésie, à l’heure où Charles Baudelaire peaufine « Les Fleurs du Mal ». Walt Whitman a aussi construit la légende autour de ce poète président maudit. Sa mort tragique se révèle tout à fait poétique, mystique, prophétique, et il a inspiré beaucoup de poètes, en Amérique et en Europe, Charles Dunand ou Amand Bazard, notamment. Aux États-Unis, la poésie et le pouvoir, parfois, peuvent se confondre, alors qu’en France il s’agit d’une tradition que l’on a pu voir au Moyen Âge ou à la Renaissance. Je souhaiterai d’un Président de la République, qu’il s’exprime aujourd’hui dans des poèmes en octosyllabes ou en alexandrins, peut-être aurait-il davantage de grandeur, pour son peuple.

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PB : Quels sont vos projets dans l’écriture ? Préparez-vous un nouveau recueil de poèmes ?

NG : La poésie est toujours un chantier, et vous imaginez bien que j’ai des dizaines de recueils qui se sont accumulés au fil du temps. Tout cela pourrait finir dans une corbeille à papier, je m’en porterai mieux. Prochainement, je publierai peut-être un recueil de poèmes « Ligne H : Paris Gare du Nord – Luzarches ». D’une certaine façon, nous avons dans ces poèmes deux mondes, comme en Île-de-France : le monde ancien et le monde moderne. D’un côté, la gare du Nord, symbole de la révolution industrielle, et construite sous le Second Empire, grâce au baron James de Rothschild. À l’autre bout de la ligne H, Luzarches, le berceau de Robert de Luzarches, architecte du Moyen Âge. Durant ce voyage « inactuel », nous revisitons les villages, les champs, et la commune de Saint-Denis, qui porte toute l’histoire de France, le christianisme et les rois, depuis les Mérovingiens.

PB : Merci pour vos réponses, Nicolas. Avant de nous quitter, je vous propose un petit portrait chinois.

Si vous étiez un objet céleste, vous seriez : une planète qui portera un jour mon nom, et j’espère que l’Union astronomique internationale aura la gentillesse de me faire ce plaisir.

Si vous étiez une ville, vous seriez : un hameau au XVIIe siècle dans l’endroit le plus perdu de France, car beaucoup d’esprits ont oublié que les racines de notre civilisation sont la terre, le ciel, le soleil, comme une lointaine trace de la révolution néolithique.

Si vous étiez un animal, vous seriez : un chien, car beaucoup de chiens ont accompagné la vie des grands hommes depuis l’Antiquité.

Si vous étiez un végétal, vous seriez : une plante que l’on trouve dans l’« Histoire naturelle » de Pline l’Ancien.

Si vous étiez un liquide, vous seriez : une eau, probablement sur Encelade, la lune de Saturne.

Si vous étiez un objet, vous seriez : un objet d’étude, à cause de mes poèmes.

Si vous étiez un chiffre, vous seriez : Nicolas Bourbaki ou un chiffre romain.

Si vous étiez un sentiment, vous seriez : un sentiment de liberté.

Si vous étiez un moment, vous seriez : un moment de repos.

Si vous étiez un instrument de musique, vous seriez : une lyre, d’Orphée naturellement, le « maître » de tous les poètes.

Si vous étiez un poème, vous seriez : mon dernier poème sur Gabriel Péri, député de la République française, mort à trente-neuf ans, fusillé au mont Valérien.

Plus d’informations sur le dernier recueil « Rosetta, suivi de Philae » :

http://www.lechappeebelleedition.com/nicolasgrenier_rosetta.html

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